La versatilité des hommes politiques : Jean-Pierre Fabre ou l’art de « grandir un peu » en s’unissant à Unir

Dix ans après la scission née de la volonté de Gilchrist Olympio et de l’Union des forces du changement (UFC) de tourner la page de la confrontation meurtrière avec le RPT pour une gouvernance concertée, Jean-Pierre Fabre, parti avec fracas fonder l’Alliance nationale pour le changement (ANC), s’érige en symbole de la coopération politique. Celui qui a fait de la politique, non une vocation, mais une profession, picore, écharpe de maire de la commune Golfe 4 en bandoulière, le fumier du pouvoir depuis quelques mois. Ses récents propos tenus lors d’une rencontre avec les médias suscitent confusion et polémique, et ressuscitent la question de la versatilité des hommes politiques togolais, vice destructeur de la lutte pour l’alternance depuis deux décennies.

A en croire Laurent Denancy, en politique, trahison, lâcheté, duplicité et hypocrisie sont des religions. Et Dieu sait, ces religions comptent beaucoup de fidèles en soutane dans le landerneau politique togolais. Au gré des calculs sur l’échelle des intérêts, l’homme politique togolais se réclamant de l’opposition peut faire une chose et son contraire.

Démonstration flagrante et ahurissante de Jean-Pierre Fabre quand il appuie sur cette munition pour abattre ses détracteurs :

« J’aurai tort de dire que je suis de l’opposition, que je ne veux pas travailler avec eux. Il faut grandir un peu. Dans notre pays on gagnera à grandir un peu. »

« Eux », ce sont les gens du pouvoir, et donc de l’Union pour la République. Yves Andouard, où qu’il soit, doit bomber le torse, pour avoir écrit un jour : « Il y a des gens qui n’ont de constance que dans la versatilité. » Que ne ferait-on pas pour étancher sa soif du pouvoir tout en arrondissant ses fins du mois ?

Octobre 2010. L’échiquier politique togolais est secoué par un séisme de magnitude 9. Une bande de dissidents, Jean-Pierre Fabre et ses godillots : Patrick Lawson et Isabelle Ameganvi, claque la porte UFC et porte sur les fonts baptismaux l’ANC. Motivation, désaccord sur le projet de signature de la « Paix des braves » qui scellait l’abandon des obus politiques et la participation du principal parti de l’opposition togolaise à la gestion des affaires de la cité. Alors que ces dissidents ont pris part active aux négociations de coulisse ayant posé les jalons du rapprochement UFC-RPT, ils tournent casaque au dernier tournant, faisant prévaloir une intégrité inoxydable qui interdit toute collaboration avec le pouvoir quand on est de l’opposition.

Cela relèverait même du non-sens, d’après les tenants de la nouvelle idéologie politique axée sur un radicalisme qui a pour principe fondamental de traiter de traîtres, d’ennemis du peuple, de dangers pour l’alternance tous ceux qui s’amusent à poser un orteil dans le périmètre du pouvoir.

Et pour faire triompher leur cause, ou plutôt pour berner les populations et tirer de leur côté le drap de la sainteté, Jean-Pierre Fabre et acolytes légitiment, valident et encouragent la rhétorique de la violence, les comportements extrémistes incluant un vocabulaire belliqueux et haineux sur fond d’Unirphobie et de Gnassingbéphobie.

Lors des législatives de juillet 2013, l’ANC rafle 19 sièges supplantant l’UFC (3 sièges). Peu avant le scrutin a été adoptée une loi portant statut de chef de file de l’opposition, statut dont Fabre va pleinement jouir après la prise du décret d’application. Décembre 2018, à la surprise de tous, l’ANC et certains partis réunis dans une coalition boycottent les législatives, cédant, de plein gré, l’hémicycle au parti Unir qui va entreprendre des réformes qui assurent à Faure Gnassingbé un nouveau mandat dans le respect des nouvelles dispositions constitutionnelles. En 2019, toujours à la surprise de tous, l’ANC et les autres boycotteurs des législatives s’empressent avec zèle de battre campagne et de participer aux élections locales. L’ANC n’a vu que du feu, il lui a fallu raser les murs Unir pour négocier six mairies, dont Golfe 4, sous la coupole de Jean-Pierre Fabre et Isabelle Ameganvi, le duo qui a actionné la rébellion à l’UFC en 2010.

Et depuis, Fabre et l’ANC participent, à l’instar de l’UFC de la « Paix des braves », à la gestion d’un pan du pouvoir, en ayant pour supérieurs hiérarchiques le préfet, et le ministre de l’administration territoriale et de la décentralisation avec lequel il entretenait hier une relation des plus houleuses. De ceux-ci, il vient d’affirmer publiquement : « Nos relations sont correctes, je lui (le ministre de l’administration territoriale, ndlr) écris et je le rencontre. J’ai des relations normales avec le préfet. » Une déclaration aux allures de profession de foi d’un égaré qui retrouve ses esprits, que l’UFC et Gilchrist Olympio devraient apprécier.

« Aimer est le grand point, qu’importe la maîtresse ? Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ? », s’embarrassait, déjà en 1831, Alfred de Musset, dans « La Coupe et les Lèvres. » Et pour paraphraser Jean Dutourd, osons le dire, la politique togolaise est la plus ennuyeuse, car le manichéisme y règne en maître.

L’ANC de 2010 à 2020: un radicalisme complètement dilué

On se moque de la constance et des vertus, l’opposant togolais ne saurait redouter la régulière métamorphose épidermique compte tenu de son accoutumance aux eaux irisées dans lesquelles il barbote quotidiennement. C’est d’ailleurs devenu un sport favori. Et le président de l’ANC s’est trouvé un robuste alibi :

« Il faut grandir un peu. Dans notre pays on gagnera à grandir un peu. »

Jean-Pierre Fabre, dix ans après avoir placé la tête de Gilchrist Olympio sur l’échafaud, accusé de crime de rapprochement avec le parti au pouvoir, a « grandi un peu », en se débarrassant de ses œillères, pour retrouver une lucidité parfaite qui lui fait enfin comprendre qu’aucun sacrifice n’est trop grand s’il s’agit de mettre son pays sur les rampes de l’émergence, même celui d’unir ses forces avec ses adversaires politiques.

Le maire de Golfe 4, de plain-pied enfin dans le réalisme politique. Ironisons avec Jules Renard : « C’est une question de propreté : il faut changer d’avis comme de chemise. » Malheur à ceux qui n’ont pas assez de chemises pour en changer souvent !

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