Chronique littéraire / « Sur les routes sanglantes de l’exil » de Moïse Inandjo : la guerre, ne pas la faire, tout simplement

Promotion de la consommation locale. Des ouvrages littéraires, produits d’écrivains togolais, seront à l’honneur dès la rentrée qui s’ouvre ce lundi 27 septembre 2021. Au programme de l’enseignement de la langue de Molière dans nos collèges sont retenus : Le journal d’une bonne de Dissirama Boutora-Takpa (Classe de 6eme); La belle ensorcelée de Koffivi Assem (Classe de 5eme); Des larmes au crépuscule de Steve BODJONA (Classe de 4eme); Sur les routes sanglantes de l’exil de Moïse Inandjo et Atterrissage de Kangni Alem pour la classe de 3eme. Nous consacrons la présente chronique à un des ouvrages retenus pour la classe de 3e, “Sur les routes sanglantes de l’exil”, un chef-d’œuvre de littérature.

La guerre, le sang, le cri des âmes exsangues, le brigandage, le carnage, le chaos, une odyssée épineuse, entre autres, composent le tableau macabre peint avec art par l’auteur de « Sur les routes sanglantes de l’exil », Moïse Inandjo.
Un récit aux antipodes des histoires des mille et une nuits où un Aladin s’aventure dans des contrées magnifiques, où un Sinbad comparable à l’Indiana Jones moderne, fait vivre au lecteur des péripéties aventurières qui plongent l’esprit dans l’évasion.

Ici l’auteur enfourche la plume d’un Pablo Neruda, le pinceau d’un Pieter Brueghel l’Ancien et stimule les glandes lacrymales. “Venez voir le sang dans les rues” s’écriait l’érudit et le poète chilien Neruda, en réponse aux cuistres qui lui reprochaient l’absence totale de la poésie parnassienne dans ses ouvrages. Le témoin tragique de notre époque sanglante où l’illusion, par ses mirages, essaie de corrompre l’esprit collectif, s’appelle Moïse Inandjo.
Le prolifique Inandjo dans son 5e ouvrage “Sur les routes sanglantes de l’exil”, paru aux Editions Continents, fidèle à lui-même, et porté par sa plus grande passion, l’écriture, se met de nouveau au service de la sensibilisation de la société humaine, sur l’horreur et le caractère néfaste de la guerre, et laisse imaginer la beauté et tous les bienfaits de la paix.

D’entrée, le lecteur est cueilli par des scènes d’une rare violence qui heurtent avec fracas la sensibilité, comme celles des pages 39 et 40 où un violent coup de machette fut asséné sur la nuque de la vieille accoucheuse, le bébé qui vient de naître achevé à coup de massue, et leur case brûlée avec la mère à l’intétrieur. La République du Cordiam, qui jouissait d’une stabilité enviable, est attaquée par des rebelles enivrés de plaisir à faire couler le sang humain. Le ciel va s’abattre sur la famille Kirobo poussée à l’exil, Valérie la femme et les enfants sur un chemin, le père, Jean-Bosco, capitaine d’armée, sur un autre.

Réquisitionné pour gérer la garde présidentielle, le capitaine ordonne à sa famille de quitter la capitale pour rejoindre ses parents à Tinen, son village natal. La femme et les trois enfants du couple vont vivre sur leur route qui finira par l’exil, de dramatiques expériences : la mère de Jean-Bosco tuée à bout portant d’une balle dans la tête devant Aurélie et ses enfants, Steve, le jeune garçon, obligé d’appuyer sur la gâchette d’un pistolet pointé sur le front de son grand-père, Syndie et Kamy, les filles, violées sous le regard impuissant de leur maman (Pages 44-45). D’autres horreurs vont suivre sur la route qui les amenait vers la frontière de la République de Narra, notamment la confiscation de leur véhicule avec Kamy, la benjamine à l’intérieur, tous enlevés.

De l’autre côté, le père, le capitaine, est fait prisonnier de guerre, subit la torture et les pires atrocités, se fait même proprement sodomiser. Aurélie, Steve et Syndie, sans Kamy, réussissent à atteindre le pays voisin, récupérés par la Commission nationale pour les réfugiés. Exploit que le père réussira aussi de son côté après s’être extirpé des griffes de ses maîtres, mais il a perdu son intégrité physique, une jambe amputée. Par un heureux hasard, ils se retrouvent dans le même camp des réfugiés. Grâce au Haut-Commissariat des Nations-Unies, ils sont envoyés au Canada pour la suite de leur exil.

Les 114 pages de cet ouvrage exposent la dimension sauvage de l’homme, en temps de guerre, où toutes les barbaries et les animosités deviennent ordinaires et la vie de l’homme désacralisée, avec des dégâts difficilement évaluables.


C’est à juste raison que dans la préface de l’ouvrage, Steve Bodjona, écrivain et chargé d’affaires du Togo au Japon, avertit les âmes sensibles de la musicalité triste et larmoyante de l’œuvre.

Malraux qui parlait de “faire la guerre sans l’aimer”, s’il vivait encore et lisait « Sur les routes sanglantes de l’exil », devrait reformuler sa pensée, car la guerre, il ne faut tout simplement pas la faire.


Inandjo relate toutes ces insupportables scènes dans un style si simple, accessible à toutes les couches de lecteurs, qui s’apparente à une rivière où coulent sans bruit les atrocités qui déciment les peuples en période de guerre.
La sensibilité que stimule ce chef-d’œuvre de roman, la facile compréhension de l’histoire, l’alerte sonnée et les leçons transmises à la communauté humaine particulièrement aux jeunes et aux acteurs politiques, aux gouvernants de ce monde, justifient le mérite de son inscription au programme scolaire de notre pays. L’intérêt de ce roman est grand, il restera une référence pendant longtemps, du fait de la pertinence et du caractère atemporel de la thématique traitée.

L’émotion et la réflexion s’entremêlent dans cet ouvrage. Moïse Inandjo, dans l’avant-propos décline le rôle de l’écrivain écrivain qui sous-tend sa motivation à écrire précisément cet ouvrage.

” Pour ma part, conscient que l’écrivain doit être celui qui éveille la conscience des populations sur des faits que celles-ci n’arrivent pas à ressentir, j’ai bien voulu, à travers cette tragédie romancée, mettre en exergue ce qu’est la société quand nous avons la Paix, ce qu’elle devient lorsque cette paix est perdue et ce à quoi elle ressemble lorsque nous la réinstaurons ou la retrouvons” explique-t-il, à la page 18.

Dans la postface du roman, Léonidas N’kuruziza, chef de la sous-délégation de l’UNCH à Farchana(Tchad), démontre toute l’importance de ce joyau de Moïse Inandjo.

” L’histoire de la famille Kirobo est en réalité l’image de ce que vivent malheureusement les populations obligées de se déplacer pour échapper à la mort. Et lors de ces voyages, que d’animosités, d’atrocités et de barbaries… C’est un sacerdoce, comme le montre si bien Moïse Inandjo à travers ces lignes que j’invite les lecteurs à parcourir et à partager avec leurs entourages”, souffle-t-il aux pages 113-114.

Contrairement au tragique nietzschéen du philosophe Michel Onfray qui, face aux atrocités du monde affirme dans son livre “Décadence” que ” le bateau coule et qu’il nous faut sombrer avec élégance”, le romancier togolais Inandjo, après avoir peint des réalités fâcheuses, douloureuses et insupportables, allume toujours la flamme de l’espoir, de la renaissance… pour les âmes, hier meurtries et désespérées, comme l’affiche tristement la couverture.

  Morceaux choisis
  • “… Elle poursuivit néanmoins sa route mais découvrit avec frayeur, deux cadavres dont les corps gisaient dans le sang. Alors qu’elle se questionnait sur ce qui se passait dans cette zone, elle fut arrêtée par un coup de sifflet. Six militaires puissamment armés, sortirent des herbes et entourèrent la voiture” Page 33.
  • ” …Mais entre Aurélie et ses beaux-parents, le sujet de discussion tournait toujours autour de Jean Bosco, comme l’appelaient ses proches. Comment s’en sortait-il? Que devenait-il? Quand allait finir cette crise inutile et sans fondement? Après de longs moments d’échanges, ils finissaient toujours par le recommander à la divine Providence.” Page 36
  • La pauvre fille qui venait de perdre sa virginité dans la douleur, se releva lourdement mais elle ne pouvait pas marcher. Elle se tordait de douleurs et criait. Le “commandant” braqua son pistolet sur madame Kirobo, lui demanda de se lever et de lui remettre tout ce qu’elle avait comme argent et biens…” Page 46
  • ” Ils avancèrent avec un peu plus de sérénité, regardant de loin cette autre terre qui leur offrait déjà une lueur d’espoir.” Page 55

-” Jean-Bosco venait de comprendre réellement que la vie en elle- même consiste à se faire, à se voir défait et à avoir le courage de se refaire”. Page 109.

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