Ballades littéraires/ Caviar Mou : Quand Sybil Tchédré purifie le contingent littéraire togolais

Livre: Caviar Mou / Auteure: Sybil Tchédré / Genre: Récit


Sybil Tchédré est née au Togo en 1977. Traductrice et interprète assermentée, elle dirige un cabinet international d’interprètes et de traducteurs basé en Allemagne. Également spécialiste en études du genre et militante pour les droits de la femme, son regard converge surtout sur la femme noire d’Afrique et les vicissitudes auxquelles elle reste confrontée. Aussi sa mission littéraire est-elle de laisser des récits qui expliqueront aux générations futures, les vies, choix ou contraintes auxquels les femmes ont été confrontées dans les sociétés africaines contemporaines. (Editions Continents)


Coup d’œil

Oups! Une bouffée d’air frais que Sybil Tchédré apporte aux lecteurs dans ce monde vermoulu de livres non écrits! Et oui, Morgan Sportes, chez Pivot ne s’était pas fait prier en lançant cette pique véridique que peu de pseudo-écrivains apprécieraient : “Il y a de plus en plus de livres qui ne sont pas écrits et c’est très grave”. Après avoir contracté des migraines, conséquence de la fétidité de mes dernières lectures, je tombe enfin sur un pur délice, un plat littéraire au goût exquis qu’on avale avec gloutonnerie.


“Caviar Mou” c’est le livre et Sybil Tchédré en est l’auteure. Édités aux Éditions Continents sous la collection “Filbleu” dirigée par Kangni Alem, un autre nom qui fait partie de la très petite caste d’écrivains togolais au style aiguisé, ces récits de 111 pages retracent une brève de vie d’une femme, éprise d’ascension sociale quitte à bousculer l’ordre moral des choses, qui nous raconte ses souffrances et mélancolies intérieures masquées par un paraître de femme bien remplie et heureuse. Une femme qui ressuscite, dans une poésie nostalgique les infortunes d’une petite fille perdue qu’elle fut, dans son pays natal où elle ne se retrouvait plus, dans un univers où le mystère de son origine ne lui était jamais révélé par sa génitrice, une adepte de galanterie assez peu orthodoxe envers “des chasseurs de clitoris” pour nourrir sa famille, bref une petite âme en peine qui se fit vite adulte avant l’âge à cause de subites vérités sur sa véritable nature…


Ce bouquin se refusant tout écho d’admonestation et de bonne conduite, frôle parfois la sensation de l’érotisme, non à la Sade; mais la crudité de certains mots n’est pas loin de celle utilisée par l’inspirateur du sadisme. On tourne les pages, on revient en arrière pour se familiariser avec la psychologie évasive de certains personnages et comme une peinture non finie, l’auteure malicieusement rompt l’attachement que le lecteur pervers commence à créer avec les acteurs des récits. Réussi l’artiste! Qui n’aimerait pas savoir jusqu’où peut chuter la fortuite rencontre de la narratrice avec la fille de la poste? Qui ne rêverait pas de lire la matérialisation des idées tentatrices de sa gynécologue ? Et le mystérieux conducteur de la Mercedes Benz dorée aux vitres teintées, s’arrêtant devant l’arbre qui était jadis le logis de Tango Kaletta, qui ne donnerait pas tout pour connaître son identité ?

Sybil Tchédré

L’auteure nous a eus sur ces coups. Et c’est de bonne guerre! Et c’est souvent la sève subjective qui coule d’une littérature plaisante. Sybil Tchédré redonne au livre sa noblesse, sa valeur longtemps perdue dans les profondeurs de la médiocrité, et par “Caviar Mou», elle ne nous fait pas regretter notre dévotion passionnelle pour la littérature, la vraie. Bien sûr qu’il y a de la fausse littérature comme il y a des faux Lacoste et des faux Hermès! Sybil Tchédré, par ” Caviar Mou” ne fait pas partie de cette caserne éhontée. Elle fait partie des écrivains qui n’ont pas un style, mais du style comme le didactisait Cocteau. Car avoir du style, c’est donner vie aux mots et aux maux, c’est de faire aimer ou détester avec génie les personnages, c’est raconter une histoire sous différents angles et sous multiples aspects. Et cela, le livre de Sybil Tchédré le reflète. Tout pervers de littérature devrait se nourrir grassement de ce bouquin aux allures de pragmatisme vicieux et aux récits qui font palpiter l’existence. .

                             Morceaux sélectionnés
  • Je le répète encore : l’Homme croit à tort qu’il est le maître de sa vie. Lorsque le sort vient frapper à sa porte et que la fatalité lui donne une bonne gifle, il en est étourdi, surtout s’il a eu à penser, par le passé, tenir les rênes de sa vie… Page 9
  • Mon chéri et moi, nous aimons nous chevaucher sans aucune contrainte. Aussi, nous nous arrangions un vendredi sur deux, pour laisser place à nos débauches, et le lendemain, le corps rassasié, chacun retrouvait ses esprits et ses responsabilités. Ce week-end n’allait donc être que du sexe, champagne et caviar et j’avais hâte de savourer les trois… Page 14
  • Si elle m’avait donné une chance, j’aurais raconté à cette jeune âme combien j’étais déchirée de l’intérieur, et combien de fois j’avais besoin de réponses à une énigme qui me poursuit depuis mes neuf ans. Ensuite, je lui aurais donné de mes habits et lui aurais avoué que cette coquetterie que j’affichais n’était qu’un camouflage pour me faire respecter dans un monde qui semble rire de mes origines et apparences… Page 17
  • Oui, la malveillance et la médisance entre femmes restent l’apanage de cette même catégorie, qui pourtant, pour la plupart d’entre elles, prétend lutter contre les inégalités sociales auxquelles elles sont toutes confrontées… Page 66
  • D’une simple gardienne d’enfants mal élevés, je suis devenue la maîtresse principale d’un richissime sexuellement impotent… Page 70
  • Le coût de vie de Lomé étant trop élevé pour la femme qu’elle rêvait d’être, elle était souvent obligée de soulever sa jupe, tantôt devant un créancier qui menaçait son mari, tantôt devant un Boss -un homme influent- qui lui faisait miroiter un improbable marché public. Toutefois, jamais tu ne sauras pourquoi, ou devant quelle exigence tu as été conçue… Page 108

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